La première conversation autour du RTJ Centre devait être brève. Une présentation de projet, quelques explications sur les ateliers STEAM développés au Cap-Haïtien, puis un échange plus général sur l’éducation. Mais au fil de la discussion, une autre réalité est apparue. Derrière les exercices de robotique, les expériences scientifiques et les outils numériques, il existait surtout une réflexion plus profonde sur la manière dont les jeunes haïtiens apprennent, construisent leur confiance et développent leur rapport au savoir.
Spécialisée dans l’innovation éducative et les approches STEAM, Shirley Auxais a travaillé pendant plusieurs années dans le domaine de la robotique éducative aux États-Unis avant de lancer le RTJ Group puis le RTJ Centre. Aujourd’hui, son projet au Cap-Haïtien rassemble ateliers scientifiques, activités technologiques et programmes éducatifs construits autour d’une idée centrale : rendre l’apprentissage plus vivant, plus concret et plus proche des réalités des élèves.
Au fil des échanges, une conviction revient constamment : les capacités existent déjà chez les enfants. Le véritable problème serait plutôt l’absence d’espaces capables de les révéler.
Elle se souvient notamment d’un jeune garçon croisé lors d’une activité. L’enfant fabriquait un jouet à partir de déchets plastiques récupérés autour de lui. La scène, en apparence banale, a profondément marqué l’éducatrice. Derrière cet objet improvisé, elle voyait déjà de l’ingéniosité, de l’observation, une logique de création, presque instinctive. « Les capacités sont là », explique-t-elle en substance. « Il faut simplement des environnements capables de les développer. »
Cette conviction traverse l’ensemble du RTJ Centre : faire sortir l’apprentissage du cadre strict de la répétition mécanique pour le reconnecter à l’expérimentation, la manipulation et la créativité.
L’approche STEAM – Science, Technology, Engineering, Arts and Mathematics – sert ici de point de départ, mais la technologie n’y apparaît finalement que comme un outil parmi d’autres. Dans les ateliers organisés par le centre, les mathématiques peuvent passer par les dominos ou le Monopoly. Les notions de physique peuvent commencer avec des avions en papier avant de mener vers des concepts plus complexes liés à l’aéronautique ou aux drones. Des expériences concrètes deviennent des portes d’entrée vers des raisonnements scientifiques plus larges.
L’objectif n’est pas de transformer chaque enfant en ingénieur ou programmeur. Il s’agit plutôt de rendre les connaissances plus accessibles, plus tangibles, parfois moins intimidantes.
Au cours de l’entretien, Shirley revient plusieurs fois sur ce qu’elle considère comme l’une des limites majeures de nombreux systèmes éducatifs : l’idée qu’apprendre signifierait
essentiellement écouter, mémoriser et répéter. Elle ne parle pourtant jamais de rupture brutale ni d’un rejet du système haïtien. Son discours est plus nuancé. Elle évoque davantage une nécessité d’« évolution », de « mise à jour » et de valeur ajoutée pédagogique.
Cette nuance traverse l’ensemble de sa réflexion.
Derrière les outils numériques et les démonstrations technologiques, le sujet reste profondément humain.
L’un des passages les plus personnels de l’entretien apparaît lorsqu’elle évoque sa propre dyslexie. Pendant longtemps, certaines difficultés auraient pu être interprétées comme des limites définitives. Pourtant, explique-t-elle, des professeurs et des encadreurs ont su identifier autrement sa manière d’apprendre. Ils lui ont permis de développer des techniques adaptées, de contourner certaines difficultés et de continuer à progresser.
Aujourd’hui encore, cette expérience semble structurer sa vision de l’éducation.
Tous les élèves, insiste-t-elle, n’apprennent pas de la même manière. Certains retiennent davantage en écoutant. D’autres en observant. D’autres encore en manipulant directement des objets, en expérimentant ou en construisant eux-mêmes des solutions. Pour elle, ignorer cette diversité revient souvent à décourager silencieusement des intelligences pourtant bien réelles.

Les professeurs occupent donc une place centrale dans son discours.
« Les outils ne remplacent pas les enseignants », répète-t-elle à plusieurs reprises sous différentes formes. Chaque évolution éducative exige, selon elle, des éducateurs capables de comprendre les élèves, de s’adapter et de continuer eux-mêmes à apprendre.
Cette importance accordée aux enseignants apparaît également dans les partenariats développés autour du RTJ Centre. Plusieurs collaborations ont été mises en place avec des acteurs éducatifs locaux, dont l’Alliance Française du Cap-Haïtien, ainsi qu’avec des professeurs issus d’horizons différents : écoles publiques, privées ou internationales. Certaines entreprises ont également contribué au financement de formations destinées aux enseignants, signe, selon elle, que le secteur éducatif ne peut évoluer sans investissements humains durables.
Au-delà des activités elles-mêmes, Shirley semble porter une réflexion plus large sur les futurs possibles des jeunes haïtiens.
À plusieurs reprises, elle revient sur ce qu’elle appelle « la culture de l’ambition ». Selon elle, beaucoup d’enfants découvrent leurs capacités trop tardivement, parfois faute d’exposition, d’encadrement ou d’opportunités. L’un des objectifs du RTJ Centre serait alors de créer des environnements où les élèves peuvent commencer à identifier leurs intérêts, leurs aptitudes et leurs propres manières de penser dès le plus jeune âge.
Cette réflexion rejoint aussi les mutations technologiques actuelles. L’intelligence artificielle, les outils numériques et des plateformes comme ChatGPT apparaissent désormais dans les discussions éducatives mondiales. Pour Shirley, ces technologies ne doivent pas être
abordées uniquement sous l’angle de la peur ou de l’interdiction. Elles imposent surtout, selon elle, une adaptation des méthodes d’apprentissage et une réflexion nouvelle sur la manière d’utiliser les outils de façon intelligente et critique.
Mais son discours reste constamment ancré dans les réalités locales.
Elle évoque les contraintes économiques, les difficultés d’accès, les écarts de ressources ou encore les sensibilités culturelles qui obligent parfois à adapter certaines approches éducatives au contexte haïtien. « On ne peut pas simplement copier ce qui se fait ailleurs », laisse-t-elle entendre au fil de la conversation. Les solutions doivent aussi tenir compte des réalités sociales, culturelles et humaines du territoire.
Même l’histoire du RTJ Centre porte cette dimension personnelle.
Le nom RTJ provient des initiales de sa fille, Rhéa-Tamar Jeanty. Shirley raconte qu’à un moment charnière de sa carrière, alors qu’elle travaillait déjà dans l’innovation éducative aux États-Unis, sa fille l’aurait poussée à croire davantage en ses propres capacités. Une phrase formulée avec une étonnante évidence serait restée gravée dans sa mémoire : « Maman, tu sais que tu peux faire tout ça toute seule. »
Quelques années plus tard, cette conversation est devenue le point de départ du RTJ Group puis du RTJ Centre.

Au Cap-Haïtien, l’initiative continue désormais de se construire progressivement, entre ateliers éducatifs, collaborations locales et réflexion sur l’avenir de l’apprentissage.
Dans un pays où les débats sur l’éducation se concentrent souvent sur les infrastructures, les crises ou les insuffisances du système, des initiatives comme celle-ci tentent discrètement d’ouvrir une autre discussion : celle de la manière dont les jeunes apprennent, expérimentent, imaginent et se projettent dans le futur.
Au fil des échanges, une formule revient comme une ligne directrice : « Reve li, bati li, viv li ». Trois mots qui résument la philosophie éducative portée par Shirley et le RTJ Centre : révéler les capacités, construire la confiance et permettre aux jeunes de trouver leur place dans leur propre réalité.
L’enjeu soulevé par le RTJ Centre ne concerne finalement pas uniquement la technologie. Il touche à la capacité d’une société à créer des espaces où les intelligences peuvent être reconnues avant d’être découragées.