Le champion en titre de la 8ème édition de Precis Génie (Photo : Sage Service)
Le dimanche 3 mai 2026, à l’auditorium du Collège Regina Assumpta au Cap-Haïtien, le Lycée National Dutty Boukman venait une nouvelle fois de faire parler de lui. Après le Malta H Génie régional remporté en février, puis le Malta H Génie national décroché en avril, le LNDB s’offrait un troisième trophée en devenant champion du Précis Génie. Dans la salle, les cris, les accolades et les trophées soulevés racontaient déjà une victoire. Mais derrière ce nouveau sacre, quelque chose d’autre apparaissait avec encore plus de force : une culture du travail qui semble s’être installée dans le temps, presque silencieusement.
Au LNDB, personne ne parle vraiment de miracle. Rochadson Tanis, capitaine de l’équipe, parle surtout de fatigue, de nuits écourtées, de réveils matinaux et de sacrifices. Il se souvient de matchs tendus, de rencontres où quelques points seulement faisaient basculer le résultat. « Il fallait garder la concentration », raconte-t-il calmement. Dans ses mots, il y a peu de célébration personnelle. Il parle davantage du groupe, de la cohésion et de la motivation qu’il fallait maintenir lorsque la pression montait. Pendant plusieurs années, explique-t-il, le lycée courait derrière un retour au sommet. Cette génération a fini par le retrouver. Et pendant que beaucoup célèbrent encore ce troisième trophée, l’équipe, elle, est déjà tournée vers une autre compétition : Profit Génie, organisée à Milot, où elle s’apprête à disputer les quarts de finale.

À quelques mètres de lui, Thermo Micarlie Joachim, désignée meilleure joueuse de la finale du Précis Génie, parle avec la même retenue. Chez elle, le mot « avenir » revient souvent. Elle insiste sur l’importance pour les jeunes de croire encore en leurs capacités malgré les difficultés. Son discours dépasse rapidement le cadre du trophée. À travers son parcours et celui de ses camarades, elle voit surtout une preuve que des jeunes du lycée peuvent encore rivaliser, performer et porter haut leur école. Son intervention apporte une autre dimension à l’histoire du LNDB : celle d’une jeunesse qui refuse de se laisser définir uniquement par les limites du système dans lequel elle évolue.
Les coachs, eux, ramènent constamment le récit vers le travail quotidien. Venel Deravin, coach principal et ancien élève du lycée, connaît cette culture depuis longtemps. Lui-même a participé aux compétitions de génie avant de revenir encadrer une nouvelle génération. Il parle d’entraînement, de stratégie, de préparation mentale, mais aussi de transmission. Au LNDB, les anciens élèves continuent souvent d’accompagner les plus jeunes. Certains deviennent coachs, d’autres apportent un soutien matériel, d’autres encore restent proches de l’équipe simplement parce qu’ils refusent de couper le lien avec leur ancien lycée. À côté de lui, le coach adjoint Belony Guidlain insiste surtout sur la solidarité entre les joueurs. Selon lui, les trophées récompensent avant tout une équipe capable de rester unie, même dans les périodes de doute ou de fatigue. « Ce n’est pas un hasard », répète-t-il.

Dans le bureau de la direction, le regard du directeur, M. Prophète Odelet, dépasse largement les compétitions. Pour lui, les trophées comptent, mais ils ne représentent pas l’essentiel. Ce qu’il retient surtout, ce sont les anciens élèves devenus universitaires, cadres, professionnels ou responsables dans plusieurs institutions du pays. Le génie, explique-t-il, n’est qu’une partie d’un projet éducatif plus large construit autour de la lecture, de la rigueur et du travail académique. Il rappelle aussi que cette dynamique ne date pas d’hier. Depuis plusieurs années, le lycée tente de maintenir une certaine continuité malgré des moyens limités et les difficultés habituelles auxquelles font face les écoles publiques du pays. La Direction Départementale de l’Éducation du Nord a contacté l’établissement après le triple sacre, tout comme la mairie du Cap-Haïtien. Mais le lycée avance surtout grâce à ses propres forces internes, au soutien des anciens élèves et à quelques accompagnements ponctuels, notamment celui de la ville de Suresnes, en France, qui avait déjà contribué au développement de la bibliothèque de l’établissement. Aujourd’hui encore, la direction espère pouvoir bénéficier d’autres appuis pour continuer à renforcer le niveau académique du lycée.
Le regard des anciens élèves donne encore une autre profondeur à ce parcours. Lekendy Marcellus, ancien du LNDB, voit dans cette génération une réponse directe aux discours pessimistes souvent portés sur la jeunesse. « Cette génération apporte quelque chose de plus », affirme-t-il. Selon lui, remporter trois titres en une seule année ne relève pas de l’ordinaire. Au-delà des trophées, il insiste surtout sur le contexte dans lequel ces résultats sont obtenus. Il parle des difficultés des lycées, du manque de stabilité pédagogique, des cours parfois interrompus, des élèves obligés de s’organiser entre eux pour continuer à avancer. « Nou fè gwoup travay antrenou », explique-t-il. Pour lui, ce que réalise actuellement le LNDB peut redonner confiance à d’autres écoles publiques, à condition aussi que l’État assume davantage ses responsabilités envers le système éducatif.
C’est peut-être ce qui frappe le plus lorsqu’on passe du temps avec cette équipe : personne ne parle uniquement de victoire. Les joueurs parlent de lecture. Les coachs parlent de discipline. Le directeur parle de transmission. Les anciens parlent de résilience. Et tous, d’une manière ou d’une autre, parlent de continuité. Le LNDB ne donne pas l’impression d’un établissement porté par une génération exceptionnelle qui disparaîtra après quelques trophées. Il donne plutôt l’image d’un lycée qui essaie de construire quelque chose de durable, avec ce qu’il possède, sans beaucoup de bruit.
Au Cap-Haïtien, beaucoup voient déjà ce triple sacre comme un signal fort pour l’éducation dans le Nord. Pas seulement parce qu’il y a trois trophées sur une table, mais parce qu’au milieu des difficultés du système éducatif haïtien, un lycée continue de produire des élèves capables de rivaliser au plus haut niveau dans des compétitions intellectuelles. Et pendant que les célébrations continuent encore autour du dernier titre remporté au Précis Génie, les joueurs du LNDB, eux, sont déjà retournés au travail.